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Interview d’Alexandre Samson : L’exposition comme passeuse d’émotions multiples. 13/05/22

Le Fonds de Dotation Maison Mode Méditerranée a rencontré Alexandre Samson, commissaire de l’exposition dédiée au défilé hommage à Alber Elbaz, « Love Brings love » au Palais Galliera. 

 

Dans le cadre de l’exposition « Love Brings Love » au Palais Galliera, Khémaïs Ben Lakhdar et Saveria Mendella ont réalisé un entretient avec le commissaire de cette exposition hommage à Alber Elbaz. Khémaïs Ben Lakhdar, doctorant et historien de la mode, est titulaire de la bourse Recherche Scientifique du Fonds de Dotation MMM (2021-22). Saveria Mendella, doctorante en anthropologie de la mode, est en contrat doctoral avec le Fonds de Dotation depuis 2020. Tous deux, habitués à travailler ensemble sur la mode méditerranéenne, ont réalisé un entretien fleuve avec l’historien et conservateur Alexandre Samson. 

 

Revenant sur cette exposition inédite, montée en un temps record, il raconte comment mettre en scène 46 silhouettes, créées par les designers de notre époque pour rendre un hommage inattendu au couturier Alber Elbaz, subitement décédé du covid-19 tout juste un an après avoir lancé sa factory [AZFactory].

Alexandre Samson est Responsable des départements Haute Couture et Création Contemporaine à partir de 1947 au Palais Galliera. En 2019, il crée l’évènement en organisant l’exposition “Back Side, dos à la mode” au musée Bourdelles. Un an plus tôt, il avait été le co-commissaire de l’exposition “Margiela/Galliera 1989-2009”, au musée de la mode de Paris.

Cette année, il transforme un défilé hommage en une exposition de mode qui rassemble pour la première fois un nombre aussi important de créateurs et marques du secteur. Alexandre Samson conçoit chacune de ses expositions à partir d’un point de vue solidement théorique mais aussi résolument intime. Il aborde ces questions de mode qui animent les adeptes et piquent au vif la curiosité du grand public.

 

Rencontre.

 

 

Khémaïs : Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer quelles époques recouvrent vos départements ?

Alexandre Samson : Au Palais Galliera, le choix a été fait de dissocier dans les collections un avant et un après la collection de Christian Dior en 1947. La “Création Contemporaine” est un terme qui a été créé au musée en 1986 pour marquer l’arrivée des jeunes créateurs de l’époque. Le terme fut ensuite élargi afin d’inclure ce tournant de la mode lors duquel le prêt-à-porter a pris le pas sur la Haute Couture. Mon poste de conservateur est ainsi le seul à rassembler deux départements. Haute Couture et Création Contemporaine sont distinguées du fait de la naissance du prêt-à-porter, qui s’étend des années 1950 aux années 1970, amorçant la Création Contemporaine via la consécration des créateurs des années 1980 tel Azzedine Alaïa. Le prêt-à-porter comprend la création pour les podiums, tels les tailleurs Mugler ou les collections Chloé par Lagerfeld, aussi bien que le prêt-à porter grand public. C’est la vocation du Palais Galliera, faisant sa force et sa différence, de représenter pleinement la rue.

Je tiens profondément à faire entrer des garde-robes du quotidien dans les collections, qui font état d’une diffusion de mode s’exprimant par les accessoires et looks complets emblématiques d’une époque. A titre d’exemple, rares sont les musées à conserver une collection complète et représentative de la panoplie punk.

 

Khémaïs : De façon concrète, en quoi consiste le métier de commissaire d’exposition en mode? Le modus operandi, le choix des sujets, les enjeux en matière muséographique et scientifique,…

A.S : C’est un vaste sujet ! Au Palais Galliera, nous sommes incités à développer un positionnement d’auteur, une approche anglée. L’idée est de formuler des propositions qui n’ont jamais été faites auparavant afin d’apporter de nouveaux regards. Nous avons la chance d’être soutenus par la Ville de Paris, ce qui nous assure une grande marge de manœuvre dans le choix de nos thèmes. Ainsi l’exposition consacrée à Gabrielle Chanel [« Gabrielle Chanel. Manifeste de mode. », 2021, NDLR] permettait de la présenter comme l’anti-Dior qu’elle était.

Il s’agissait d’une véritable démarche d’auteur. De même pour l’approche twistée de l’exposition « Back Side, dos à la mode », qui présentait la mode par l’arrière des vêtements et des corps.

Nous essayons de nous concentrer sur ses démarches de mode très originales, différentes, qui permettent de ne pas être des vitrines des créateurs et de conserver une distance critique vis-à-vis de leurs créations.

Le Palais Galliera est là pour apporter un commentaire sur l’Histoire. C’est un point de vue très fort de Miren Arzalluz [Directrice du Palais Galliera, NDLR] qui souhaite assumer pleinement une démarche sociologique, voire politique, de la présentation du vêtement.

Evidemment, l’enjeu du public et sa prise en compte sont présents. Pour ma part, lorsque je conçois une exposition, je la pense comme un geste total, englobant à la fois le sujet, la forme et le fond. Je me projette toujours dans le lieu et le cadre qui mettent le sujet en valeur pour rendre l’ensemble harmonieux.

J’ai été l’assistant d’Olivier Saillard [Ancien Directeur du Palais Galliera et membre du Fonds de Dotation MMM, NDLR] pendant très longtemps. Je l’ai accompagné sur tous ses projets d’expositions, d’éditions, et de performances. Cette période m’a apporté une vision très différente des choses, impliquant une sensibilité à laquelle je mêle désormais la mienne, sans doute un peu plus brutale. Selon moi, une chose est très importante dans ce métier : le fait d’accepter sa sensibilité.

Créer un sujet, monter une exposition, développer une vision, sont autant de processus personnels que je mets en place. C’est un métier de pure passion, d’une envie de transmettre. Je souhaite vivement que les gens ressentent l’intérêt de discuter une fermeture éclair, de montrer un vêtement de dos,… J’essaie de faire ressentir ce qui me fait lever le matin et j’espère que mes sujets transmettent toutes ses stimulations intellectuelles personnelles.

 

 

Saveria : Justement, parlons de cette exposition qui a été un grand succès. Lors de “Back Side, dos à la mode” le dos était mis à l’honneur. Zone recouverte de tissus ou non, mais toujours mieux vue par les autres que par soi-même. N’est-ce pas une allégorie du métier de commissaire d’expositions qui propose une vision autre que celle du créateur lui-même ?

A.S : L’exposition Back Side m’a donné confiance. Je l’ai d’abord réalisée dans un musée bruxellois où elle a tellement séduit et où le public fut si réceptif, que par la suite elle a été reconduite à Paris. J’ai pris beaucoup de libertés en réalisant cette exposition, ce qui a d’abord été effrayant. Dans le livre de l’exposition, j’ai lancé une sorte d’appel à poursuivre le sujet, écrivant que Back Side n’était peut-être que le début d’une thématique vaste et trop peu explorée. Notamment en ce qui concerne les gender studies, je pense que les fermetures éclairs et autres attaches des vêtements pour femmes méritent davantage d’études dédiées.

 

 

Saveria : Venons-en à “Love brings love”. L’exposition retrace l’hommage créatif rendu à Alber Elbaz par 46 designers contemporains lors d’un défilé présenté le 5 Octobre 2021 à Paris. Mais l’exposition semble aussi retracer la philosophie de vie d’Alber Elbaz.

Ayant visité l’exposition le soir du vernissage, j’ai eu le sentiment que la scénographie respectait le souhait du couturier lorsqu’il a fondé AZ Factory : de la mode pour tout le monde. Du fait d’une scénographie à l’ambiance parfois candide mêlant dessins, vêtements et photographies, on se sent réellement convié à interagir avec l’univers du créateur. C’est très accessible, sans vitrine. Était-ce volontaire ?

A.S : Effectivement, je n’avais pas remarqué cette candeur. Je suis quelqu’un de très pragmatique. Ayant disposé de seulement quatre mois pour réaliser l’exposition, je souhaitais conserver la dimension rétrospective et pas seulement la présentation du défilé.

Pour moi, l’idée était de re-jouer le défilé, d’en conserver tous ses codes tels la musique et l’éclairage pour contextualiser au mieux ce moment de mode étonnant. J’ai tiré une grande leçon de Martin Margiela : il ne faut pas tenter de contourner les contraintes mais il faut jouer avec. Comme dans l’improvisation au théâtre : il ne faut jamais dire “non”. Il faut toujours commencer par un “oui” pour mieux rebondir. J’ai donc en quelque sorte improvisé à partir des contraintes de temps, d’espace, et de quantité de looks à présenter.

 

 

Ainsi, la scénographie est composée de tous les codes du défilé allant des confettis dispersés à la fin, jusqu’aux bancs. Il me semble que c’est la première fois qu’un musée reconstitue au plus près un décor de défilé. La lecture en était limpide, et c’était l’objectif pour cette fois, en rupture avec Back Side, afin d’apporter de la profondeur par l’expérience. Je n’avais jamais vu autant d’assises dans une exposition ! Les visiteurs peuvent s’asseoir partout, comme s’ils assistaient au défilé.

Le risque était de tomber dans le pathos car nous ne souhaitions pas rendre cet hommage triste. Au contraire, Alber Elbaz adorait les aphorismes et s’en est amusé toute sa vie. Alors nous avons imprimé certaines de ses citations célèbres sur les murs de l’exposition. C’est un hommage joyeux, parce qu’il l’était absolument.

La seule touche nostalgique est la salle Lanvin, c’est un choix que j’ai fait à la dernière minute. Steven Meisel nous a beaucoup aidé pour cette salle. Le photographe a réalisé les campagnes Lanvin pendant plus de dix ans, lorsque Alber Elbaz était encore Directeur Artistique. La création de cette salle a donné lieu à des échanges fascinants avec Steven Meisel ! Cependant, pour ne pas seulement exposer des photographies, j’ai décidé, au centre de la salle, de présenter une seule robe Lanvin, prêtée par la Maison, et avec laquelle les équipes lui avaient rendu hommage. Dans cette salle, on peut entendre la voix d’Alber Elbaz.

 

 

Khémaïs : J’en appelle d’abord à l’historien de la mode. Existe-t-il un précédent dans la période contemporaine d’un défilé qui aurait mobilisé autant de créateurs ? Afin de poursuivre ma question en m’adressant au conservateur : est-ce que les 46 créateurs exposés ont eu leur mot à dire sur l’exposition ?

A.S : En effet, il s’agit d’un défilé unique. Le seul hommage similaire était celui pour les trente ans de Sonia Rykiel qui avait rassemblé trente créateurs. Concernant les échanges avec les différents Directeurs Artistique, ils ont bien eu leur mot à dire. D’ailleurs, jamais autant de créateurs n’avaient eu leur mot à dire sur une exposition de mode. Premièrement, il fallait qu’ils acceptent d’être exposés. Seule la marque Viktor&Rolf a refusé d’être présente. Ensuite, nous avons soumis aux équipes des marques des éléments techniques. Nous avons aussi partagé avec eux la vision que nous souhaitions insuffler à cette exposition.

 

 

Y Project

Balmain

Jean-Paul Gaultier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saveria : Certains créateurs ont d’ailleurs davantage travaillé l’héritage d’Alber Elbaz que d’autres.

A.S : Oui mais c’était un aspect très intéressant pour le travail qui a eu lieu en amont de l’exposition.

C’est AZ Factory qui a approché Miren et moi-même pour échanger autour de la possible organisation du défilé au Palais Galliera. Cependant, le musée est trop petit pour accueillir un tel défilé. Mais après avoir vu le défilé, nous avons accepté de transposer le défilé au format exposition.

Et ce justement parce que nous avons découvert que certains looks étaient représentatifs de leurs créateurs, d’autres de l’univers d’Alber Elbaz, et que d’autres encore mélangeaient les deux. Je trouvais donc très intéressant de montrer l’absence de gimmick. De plus, c’était une occasion inédite pour faire passer les portes du musée de la mode de Paris à des créateurs américains aussi bien qu’à de jeunes créateurs. Cette collecte de créateurs est un bel échantillonnage de ce qu’est la mode contemporaine et ses enjeux.

Cette sélection permettait de rendre hommage à Alber Elbaz tout en montrant ce qu’est la mode contemporaine, quels sont ses questionnements relatifs à l’environnement, au genre, à la masculinité, et à la création même.

 

 

Saveria : Pour finir sur l’héritage d’Alber Elbaz, dans ces dernières années Lanvin, on remarque aussi une forte présence du motif floral. Que pouvez-vous nous dire sur l’esthétique du créateur ?

A.S : Ce qui revient surtout chez Elbaz, ce sont les couleurs franches. Techniquement, on remarque aussi les bords francs et les zips positionnés à l’extérieur, ainsi que le travail du drapé. Il était très fort en drapé avec une technique originale qui est celle du drapé d’atelier, lorsque l’on jette le tissus en arrière avant de l’épingler. J’ai retrouvé aussi de nombreux plissés en hommage au travail de Madame Grès. Au prorata de sa production, les imprimés sont peu présents. Mais effectivement, aux alentours des années 2010 chez Lanvin, il va développer toute une gamme d’imprimés floraux dans des tissus somptueux. Ce motif remonte à l’histoire de Lanvin mais aussi plus largement à l’histoire de la mode féminine et de son exacerbation du féminin.

 

 

Saveria : D’ailleurs, concernant la mode longtemps considérée comme féminine, le couturier a toujours présenté un certain nombre de robes de soirées noires dans ses collections.

A.S : Dans le défilé hommage, il y a peu de noir, surement pour éviter le rapprochement avec la connotation du deuil. Même Rick Owens, apôtre du noir, a évité d’utiliser cette couleur. Je pense que globalement, le noir est présent chez tous les créateurs de mode, on ne peut pas parler de monopole pour certains d’entre eux concernant cette couleur. Bien sûr, Alber Elbaz entretenait le mythe de la petite robe noire. Néanmoins, il travaillait plutôt les faux-noir, avec une grande prédilection pour le prune, le bordeaux et autres couleurs sombres.

 

 

Saveria : Alors Alber Elbaz a-t-il développé une esthétique liée à son parcours ?

A.S : Alber Elbaz est né au Maroc mais a grandi en Israël. Une culture qu’il ne revendiquait pas forcément, sans doute parce qu’elle est en grande partie occidentalisée. Sa culture levantine, qu’on retrouvait également au Liban, était influencée par le disco des années 70.

Malgré cela, Elbaz a surtout toujours revendiqué son éducation mode faite à New-York en compagnie de Geoffrey Beene, grand créateur américain de l’époque.

Alber Elbaz a toujours assumé sa vision commerciale du vêtement, créant de manière à ce que les femmes puissent se projeter. C’est évident, caractéristique de ses créations et héritée de sa formation au contact de la mode pragmatique américaine. Il ne s’agit pas de théâtre de la mode mais de vie quotidienne.

 

 

 

Saveria : Pour conclure sur un point plus général, et contrairement à ce que vous nous avez dit concernant les créations d’Elbaz, avez-vous déjà identifié une esthétique méditerranéenne ?

A.S : Je pense que l’on ne doit pas faire de raccourci en associant trop vite un travail créatif aux origines du créateur. La créativité n’a pas de frontière. Certains créateurs rejettent leurs origines. Azzedine Alaïa n’a jamais fait grand cas de ses origines culturelles. Dans la seconde moitié des années 1980, elles transparaissent parfois à travers des calligraphies utilisées en décors sur des tailleurs ou des mailles, ou à travers des silhouettes évoquant les cultures d’Afrique du Nord. Ses influences ne le définiront jamais complètement.

Paris, et par extension la France, ont cette force de rassembler une mode cosmopolite. Selon moi, l’origine méditerranéenne est une sorte de racine qui peut être assumée mais qui doit ensuite être ré-interprétée, sublimée dans davantage de lieux.

 

Khémaïs : Avant de vous remercier pour ce temps long accordé, pouvez-vous nous dire quelles seront les prochaines expositions du Palais Galliera ?

A.S : Avec plaisir ! En Septembre 2022, nous présenterons une exposition sur Frida Khalo, qui est un commissariat de Miren Arzalluz. C’est un projet qu’elle défend depuis son arrivée au Palais Galliera. L’exposition montrera la garde-robe de Frida Khalo pour la première fois en Europe.

Ensuite, en Janvier 2023, je présenterai un projet extrêmement personnel : une exposition autour de l’année 1997. D’après ma lecture de cette année charnière, l’année 1997 est la première année du nouveau millénaire. Je suis très heureux de réaliser le commissariat de cette exposition qui dévoile une année explosive pour la mode tout en instituant tous les grands créateurs contemporains.

 

L’exposition “Love brings love. Hommage à Alber Elbaz” est ouverte jusqu’au 10 Juillet 2022.