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L’histoire des hauts courts, par Fragonard – 16/03/2022

Extrait du Magazine de la Maison Fragonard – Edition n° 10, 2022 : Article Culture : « Spencer, caraco, boléro, choli et cropped top : L’histoire des hauts courts « – Texte Clément Trouche, Conservateur Musées Fragonard / Photographie Eva Lorenzini, Conservatrice musée provençal du costume et du bijou

 

Depuis la préhistoire, le corps humain se pare, d’abord par nécessité de protection, bien avant le temps de la construction sociale et hiérarchique. Hommes et femmes n’ont cessé d’imaginer et de façonner avec tout ce qui les entoure des objets et des parures dans le but d’être reconnaissables, identifiables mais aussi pour se singulariser. Sauf exception, toutes les sociétés organisées et régies par des phénomènes de pouvoir, d’ordre ou de religion ont généré autant de messages traduits par la vêture. De nos jours encore, le vêtement que l’on choisit pour tel événement précis et celui que l’on porte tous les jours donnent à l’observateur des indications sur la personnalité, les goûts et parfois même sur le statut social.

 

Dans le cadre d’une analyse historique et sociologique, il importe de contextualiser au préalable vêtements et phénomènes de mode. Dans ce bref article, les responsables des collections du Musée provençal du costume et du bijou de la Maison Fragonard s’interrogent sur le retour en force de vêtements très courts, comme le cropped top, qui laisse apparaître le ventre, une partie du corps jusque-là cachée et suscitant le débat entre générations, à teneur volontiers politique.

 

Le choli, vêtement court indien, est attesté depuis l’Antiquité. Cette petite brassière, serrée, qui laisse le ventre en grande partie nu, accompagne le sari traditionnel sans notion d’âge pour celles qui le portent. Le choli présente des variations selon les régions, les événements et les périodes de l’Histoire. Les formes de manches peuvent ainsi différer, ou les techniques de tissage, les couleurs et le décor, mais sa coupe franche au-dessus du ventre, elle, ne change pas.

L’exemple de pays comme l’Inde, où le ventre n’est pas une partie du corps à cacher, nous rappelle que la pensée judéo-chrétienne est loin d’être universelle. Le rapport au ventre des femmes, sa proximité d’avec le sexe et sa symbolique de maternité, n’est pas appréhendé à travers le même prisme que celui de la culture occidentale, pour laquelle cette partie de l’anatomie féminine devait être pudiquement dérobée aux regards.

 

En Occident, l’un des plus célèbres vêtements courts est le spencer.

Cette veste d’homme courte, sans basques, ne descendant qu’à mi-dos, à manches longues et ajustées, remplace parfois, à la fin du xviiie siècle, l’habit, autrement dit la veste ou redingote. Généralement en drap ou velours, le spencer arbore un col haut et droit. Il tiendrait son origine d’un aristocrate anglais, Sir George John Spencer (1758-1834). Le spencer entraîne pour ainsi dire mécaniquement le raccourcissement des gilets, tandis que la taille des culottes et pantalons ne cesse de monter.
Appelé également mess-jacket au Royaume-Uni, il est rapidement adopté par les jeunes puis par les moins jeunes, ce qui dit assez son succès.

Le spencer va rapidement s’introduire dans la garde-robe féminine et bientôt faire partie du vestiaire populaire, des deux côtés de l’Atlantique, jusque dans les années 1830. Ce corsage très court, qui se porte par-dessus la robe, ne manque pas de fantaisie. La grande diversité des formes de manches, des matières et des couleurs employées reflète les tendances en cours année après année. La mode du début de xixe siècle est marquée par la place exceptionnelle de la ligne de taille, sous la poitrine à la fin du siècle précédent et sous l’Empire et glissant légèrement sous les côtes durant la Restauration. Le costume provençal adopte pour de nombreuses années cette particularité et les Marseillaises en sont particulièrement friandes. Les corsages les plus spectaculaires ne cachent quelquefois que la poitrine, dévoilant le corset souple ou le sous-vêtement sur une quinzaine de centimètres au-dessus de la ceinture de la jupe ou du jupon piqué. Cette pièce se métisse en Provence avec le caraco traditionnel pour devenir un élément emblématique du vestiaire provençal lorsqu’elle se conjugue avec l’emploi de toiles imprimées et colorées appelées « indiennes ».

 

 

Le caraco, corsage féminin à manches longues, apparaît au xviiie siècle. Il peut être assorti au jupon, donnant alors l’illusion d’une robe, ou s’en dissocier pour structurer une toilette composée. Il est généralement accompagné de basques et se porte sur la jupe, reposant sur l’ampleur des hanches et des fesses donnée par les paniers ou faux-culs. Ce vêtement d’origine populaire se répand sous Louis XV et Louis XVI jusque dans l’intimité des hôtels particuliers, des bastides et des jardins, par une praticité bienvenue qui vient rompre heureusement avec l’encombrement des robes à la française. Son origine populaire le rend patriotique sous la Révolution et la Provence est sa terre d’élection car son nom viendrait du provençal caracaca, qui désigne les petites basques situées dans le dos du caraco. Celui-ci suit les mouvements de mode et connaît des versions raccourcies « à la Spencer ». Il conserve même, lorsqu’il arrive au milieu du dos, le fameux caracaca à la jonction des diverses pièces qui le composent, formant alors comme un bouton de rose en tissu.

 

Au milieu du xixe siècle, Eugénie de Montijo, impératrice des Français, règne sur la mode. Espagnole d’origine, elle apporte avec elle une partie de sa culture vestimentaire dont le boléro. Cette veste traditionnelle, courte et parfois sans manches, portée non boutonnée, d’abord utilisée par les danseurs andalous au xviiie siècle, se glisse dans la garde-robe féminine au Second Empire. Généralement brodé de brandebourgs ou bordé de pompons en laine, il agrémente les tenues de jour ou de promenade des élégantes. Devenu un classique du vestiaire féminin, le xxe siècle lui apporte une nouvelle vigueur en appelant « boléro » tous les vêtements endossés qui enserrent les épaules, ouverts et qui ne couvrent pas le buste.

 

Le point de départ de cette petite étude sur le vêtement court est le cropped top, souvent écrit crop top. Ce haut, dont la tendance va se confortant, laisse voir le nombril et par conséquent le ventre et une partie du dos. Les premières mentions de ce type de vêtement remontent aux années 1890, lors de représentations, aux États-Unis, de danses orientales données par une troupe égyptienne. Dans les années 1930-1940 le cropped top se porte régulièrement pour aller à la plage et sur les promenades de bord de mer. La révolution sexuelle des années 1960 le popularise et les années 1980 préparent son grand retour notamment grâce au film Flashdance. Dans la décennie suivante, la culture pop le démocratise très largement et les célébrités se montrent ainsi vêtues à l’écran sans complexe. Pour compléter et parfaire le look, elles l’agrémentent souvent d’un piercing au nombril et l’accompagnent d’un pantalon à la taille très basse. Le XXIe siècle n’est pas en reste dans la promotion de ce vêtement singulier. Les matières futuristes ou techniques côtoient les imprimés bohème, au service d’un corps pleinement conscient de lui-même, que l’on veut sain et assumé . Aujourd’hui plus que jamais le cropped top est présent dans les mœurs et la mode ; des podiums des maisons de prêt-à-porter aux profils des influenceurs sur les réseaux sociaux, des clips vidéo aux cours des collèges et des lycées où il devient prétexte pour la jeunesse à des revendications, tel le droit de pouvoir se vêtir à sa guise.

 

 

Un couple photographié sur la Côte d’Azur, années 1950 – Crédits : Eva Lorenzini

 

Mais le cropped top n’est pas uniquement féminin !

 

Les footballeurs américains le portent dès les années 1980 comme maillot de protection afin de ne pas se blesser avec leurs protections de torse. Les images diffusées à grande échelle par la télévision et la photographie ont popularisé le sport national américain et avec lui ce vêtement spécifique. L’exhibition partielle des corps athlétiques qu’exige ce haut court enflamme les esprits. Aujourd’hui il n’est ainsi pas rare que de jeunes hommes, dans la sphère privée-publique des réseaux sociaux comme TikTok, s’en parent afin de montrer leur ventre musclé. Dans leur chambre ou bien dans la rue, la danse, l’humour et une sorte de nudité décomplexée sont autant de prétextes à afficher son corps et ce qui le couvre ou le découvre même partiellement. Le cropped top masculin est présent dans les collections des petites et grandes maisons de prêt-à-porter. Les plus prisés semblent être en jersey, casual, parfois à manches longues et capuche. Il est le reflet des évolutions d’une société dans laquelle il est désormais permis aux hommes d’embrasser une masculinité différente. Repris par la scène LGBTQI+ le cropped top devient pour finir un objet symbole de liberté pour celui qui le porte, sans notion de genre ni de sexe.

 

Ce rapide historique montre l’importance que ce vêtement court a pu avoir, et continue de revêtir, dans diverses sociétés. Vêtement traditionnel et millénaire, vêtement de sport ou de revendication, sa lecture est multiple et son existence persiste à travers les siècles. Il suscite pourtant un débat qui semble sans fin, entre ceux qui lui reprochent son hypersexualisation et ceux pour qui il est l’expression d’une liberté revendiquée, ou encore ceux qui veulent seulement suivre une tendance. N’oublions pas que de nombreux vêtements étaient encore prohibés il y a peu. En la matière, les femmes ont bien souvent mené le combat et remporté la bataille. Rouage essentiel d’un système économique dont dépendait la prospérité du pays, elles étaient par ce pouvoir même rendues maîtresses de leur image et de leur corps. Au xviiie siècle, les jupes étaient courtes en Provence quand la simple vue d’une cheville provoquait l’émoi le plus vif, la transparence des mousselines et des gazes ont fait la réputation de la première révolution industrielle, un siècle plus tard, et, plus près de nous, la minijupe et le bikini ont su s’imposer. Le pantalon, ou plutôt son changement d’attribution de genre, ne fut pas davantage gagné d’avance, et pourtant… Pour tout cela, ne négligeons jamais la place de l’histoire de la mode, qui permet de recontextualiser et d’analyser le sens de la vêture dans sa compréhension globale et d’en apporter une lecture plus fluide pour le plus grand nombre.

 

 

Texte Clément Trouche, Conservateur Musées Fragonard / Photographie Eva Lorenzini, Conservatrice musée provençal du costume et du bijou

 

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