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Interview : Hicham Lahlou par Saveria Mendella et Khémaïs Ben Lakhdar

Cet été, le Fonds de Dotation Maison Mode Méditerranée vous livre trois regards par trois artistes franco-marocains : Amina Agueznay, Hicham Lahlou, et Louis Barthélémy.

Nous souhaitions échanger sur leur vision contemporaine, située mais internationale, de la création et du design. Ces conversations ont été réalisées par Khémaïs Ben Lakhdar, doctorant en histoire de l’art et de la mode et titulaire de la Bourse Recherche du Fonds de dotation MMM, et Saveria Mendella, doctorante en anthropo-linguistique de la mode et en contrat CIFRE avec le Fonds de dotation MMM.

 

Ce deuxième volet des conversations croisées est consacré à Hicham Lahlou, designer international et architecte d’intérieur franco – marocain originaire de Rabat au Maroc, Hicham Lahlou a effectué ses études en France à l’Académie Charpentier dont il est diplômé en juin 1995, il signe des collections avec des marques internationales telles que LIP, DAUM, HAVILAND, CITCO Italy, AQUAMASS etc.., et a signé de nombreux projets et grands projets d’architecture d’intérieur et design de produit et espace, branding et packaging, telles Airbus et Siemens, qui le conduiront à devenir un des leaders du design en Afrique et le précurseur du design industriel urbain au Maroc où il a désigné la plupart du mobilier urbain dont les abri bus de Rabat, Casablanca, Meknès, Agadir, dont le plus grand auvent autoroutier (autoroute de contournement de Rabat) du Maroc et d’Afrique.

 

Ses créations, régulièrement exposées dans des musées comme le Vitra Design Museum, le Guggenheim Bilbao, le Kunsthal Rotterdam, High Museum Atlanta Usa, ou le Victoria & Albert Museum de Londres, se classent à mi chemin entre le design et l’art contemporain et font du designer un artiste reconnu à la fois pour son trait de crayon unique et son travail sur les lignes mais aussi pour ses partis-pris artistiques innovants. 

Il a reçu en 2016 la distinction de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par la République Française. 

Il a été élu Membre du Conseil d’administration de la World Design Organization (WDO) lors de la 30ème assemblée générale et la célébration des 60 ans de l’organisation à Turin en Italie les 14 et 15 octobre 2017. Il devient ainsi le de la Région MENA, et le premier Ouest Africain et Africain francophone élu en 62 ans d’histoire de WDO. 

Il a également eu l’honneur d’être invité par Mme Marva Griffin fondatrice du SaloneSatellite afin d’être commissaire d’exposition Afrique de l’exposition AFRICA-LATIN AMERICA, Rising Design/Design Emergente exhibition event pour le SaloneSatellite 2018 aux cotés des frères Campana, commissaires d’expositions pour la partie Amérique Latine.

Il est le designer officiel des gares LGV – Al Boraq de la première ligne et train à grande vitesse d’Afrique. Il signe la scénographie intérieure et la totalité́ du design de mobilier et luminaires des espaces Lounge Al Boraq Business Class, des espaces vente et billetterie, des salons d’honneur, ainsi que les bancs publics des quais et des comptoirs d’informations. La gare de Kenitra LGV Al Boraq a reçue dernièrement le prix de Versailles d’Architecture.

Ambassadeur du design contemporain africain sur la scène internationale, Lahlou crée en 2014 les Africa Design Award & Days afin de mettre en avant les talents contemporains du continent.

En 2019, et après de nombreuses implications dans le développement institutionnel du design africain et des cultures panafricaines, le designer est nommé conseiller pour l’Afrique au sein de l’Organisation Mondiale du Design (WDO / World Design Organization).

Ambitionnant un déploiement mondial à travers une conception locale, Hicham Lahlou entreprend au fil de ses nombreux projets de conserver les particularismes de son pays, et de mettre en avant les créations de son continent, dans un processus de réparation par la diffusion contrôlée des arts.

Il fonde Africa Design Academy en 2014 lors du NYFA à Libreville au Gabon qu’il annonce en 2019 et dont la première académie ouvrira ses portes en 2022 à Rabat. Africa Design Academy est le premier réseau d’académies de design en Afrique.

Saveria Mendella et Khémaïs Ben Lakhdar ont eu le plaisir de revenir avec Hicham Lahlou sur la variété de son répertoire et ses engagements politico-artistiques durant un entretien fleuve dévoilé ici en exclusivité.


Trajectoire internationale, héritage local

  • Pour commencer, nous souhaitions aborder avec vous une question pratique et en même temps très contemporaine. En tant qu’ambassadeur du design en Afrique, à quels niveaux situez-vous votre implication ? Pour être plus précis, nous nous demandions si la mise en avant des savoir-faire africains étaient pour vous une priorité en termes d’image et de discours ou si cette forte contribution à la revalorisation du continent passait aussi par la collaboration avec des artisans locaux pour la réalisation de vos œuvres ?

Pour ma part, en tant que designer et architecte d’intérieur, j’ai très tôt ressenti le besoin essentiel pour mon travail d’être avec les artisans marocains, qui sont les garants d’un savoir-faire ancestral. Je voulais interagir avec eux, de la meilleure manière possible, en restant humble et surtout en ne les prenant jamais de haut ! Grâce à mes nombreuses collaborations, j’ai énormément appris d’eux, notamment sur les différentes aspérités et contraintes techniques des matières premières, jusqu’où peut-on aller dans la conceptualisation d’un objet de design avec des procédés de fabrication traditionnels. J’ai sillonné le Maroc entre Fez (capitale de l’artisanat), Marrakech, Meknès et j’ai énormément appris des artisans, de leurs expérimentations, jusqu’à prescrire subtilement leur travail dans mes chantiers d’architecture d’intérieur par exemple.

 

  • En quoi votre patrimoine identitaire impacte-t-il votre vision du design et de la création contemporaine ?

J’aime découvrir par accident. Et cela m’arrive assez souvent, notamment lors de balades dans les médinas. Je découvre puis expérimente.

 

  • Votre narguilé, exposé au L.A Mayer Museum of Islamic Art, Jerusalem  et durant la Design Indaba en Afrique du Sud est emblématique de votre travail. Dans une lignée aussi déconstructiviste mais moins provocatrice que Marcel Duchamp, vous magnifiez le quotidien. Comment cet objet, auquel l’Occident a longtemps été peu accoutumé tout en se le représentant dans son imaginaire collectif, a-t-il été accueilli sur la scène internationale ? Aussi, pourquoi avoir choisi cet objet si particulier ? Pouvez-vous nous parler du processus créatif mais aussi de la manière dont le V&A vous a approché pour le faire rentrer dans ses collections?

La culture ottomane et celle du narguilé n’ont pas irrigué de la même manière le Maroc et les autres pays maghrébins et nord africains. Cela a donc été un défi pour moi de réinterpréter cet objet lorsque j’ai rencontré Éric Gormand, le fondateur et président de Airdiem. Celui-ci avait pour idée de faire revivre le narguilé à travers le regard de designers internationaux. Il avait déjà collaboré avec Nedda El-Asmar, une designeuse belgo-palestinienne, Hilton McConnico et d’autres avant de me rencontrer en 2009. C’était justement l’idée de l’absence de cette tradition au Maroc qui l’a intéressé pour notre collaboration. Je suis parti sur des codes de formes très différents de l’objet originel, en lien avec la musique. D’ailleurs, initialement, le narguilé devait s’appeler Oud en non Disco Pipe, car je trouvais extrêmement intéressant et magnifique la forme du ventre de cet instrument de musique. Il est travaillé en polypropylène et en rotomoulage avec une technique artisanale-industrielle, produite en France.

J’ai été très heureux de constater qu’il a tout de suite rencontré beaucoup de succès car le public le trouvait drôle et innovant. Il a été exposé partout dans le monde; acheté par des restaurants et bars branchés à Moscou et Dubaï; une personne du Victoria & Albert Museum de Londres a même fait le voyage à Casablanca pour me rencontrer et acquérir cette pièce pour le fonds permanent de la collection du musée. Étant donné qu’ils ont la plus grande collection mondiale d’art islamique, j’étais très fier que mon narguilé Disco Pipe en fasse aussi partie. Il fait également partie de la collection permanente du musée des arts islamique de Jérusalem.


Transition et transmission par le design contemporain

  • En 2014, vous fondez les Africa Design Award & Days. D’où est partie cette idée d’établir une communauté de designers en Afrique ? Quelles étaient les lacunes de la scène internationale concernant la prise en compte des courants de design du continent africain ?

La première édition a eu lieu au Gabon à Libreville durant le New York Forum Africa et par la suite nous avons été invités dans de nombreuses capitales du design dont Milan et Paris. Ce travail militant, car à but non lucratif, provenait d’une volonté de partage. Je voulais surtout dialoguer avec d’autres acteurs de la scène artistique et partager ces rencontres sur une scène internationale. Bien sûr, des formes de leadership se sont développées pour structurer le projet mais l’objectif était avant tout de faire connaître des artistes et de les mettre en relation. L’idée était de montrer les variétés de designs en Afrique, qui est un immense continent. Le projet, d’abord sous forme de plateforme numérique, est venu d’une expérience personnelle tout à fait pratique : à chaque fois que le design est célébré sur le continent, les regards étaient braqués sur l’Afrique du Sud alors que pour ma part, il n’y a même pas de vol direct pour ce pays depuis Casablanca.  Je me suis donc dit qu’il fallait créer une plateforme digitale pour que les jeunes designers interagissent sur tout le continent. Ce lieu digital permet aussi de rassembler les communautés panafricaines et de s’unir aux diasporas. Tous les créateurs ont cette capacité à faire bouger les choses, et en quinze jours toute la compétition Africa Design Award, lancée via les médias, était sur pied alors que nous n’avions aucun budget pour ce projet. Les candidatures ont afflué de plus de quarante cinq pays. Suite à Africa Design Days, les designers ont bénéficié d’une grande visibilité que les milieux artistiques n’avaient pas pris la peine d’entreprendre jusqu’alors. Cet évènement a aussi été le fer de lance de plusieurs foires et événements d’art en Afrique, dont la Tunisia Design Week dont je suis le mentor et parrain et co initiateur de l’idée. Ce militantisme artistico-évènementiel m’a permis de réaliser l’un de mes objectifs en tant que créateur : sensibiliser les artistes à une communication locale mais à vocation internationale.

 

  • Serait-il possible que vous nous donniez une définition du design africain? Quelles sont les grandes tendances ? Pouvez-vous également identifier des grands pôles de productions, réflexions de ce secteur ?

D’abord et avant tout, il n’existe pas un design africain. Il y a des designs en Afrique. C’est un continent très complexe, gigantesque. Il y a plusieurs Afrique même si entre les 5 différentes régions dont la 6ième hors Afrique qui représente la diaspora africaine dans le monde, vous avez des connexions riches. En fonction de l’origine des designers, on se rend compte que s’opère un savant mélange de ces traditions plurielles et une certaine contemporanéité du design international. Le travail de Cheick Diallo au Mali exemplifie parfaitement cela. Il interagit perpétuellement avec des artisans locaux et invente par la même un nouveau langage très contemporain. De la même manière, les enjeux d’aujourd’hui, liés au recyclage notamment, dialoguent avec la tradition dans les œuvres de designers aussi diversifiés que Hamed Ouattara au Burkina Faso. Le Nigéria est un pôle de production très intéressant, centré à la fois sur l’hyper modernité (une production d’objet 3D) et les ateliers d’artisans, au même titre que l’Égypte qui est un parfait mélange du design industriel et de l’artisanat (travail du tissage par exemple).

J’ai initié et co-écrit un ouvrage sur le design en Afrique (Génération africaine. La force du design – Editions Langage du Sud ; édité en français et anglais) dans lequel on a mis en lumière 49 designers issus de 17 pays, à l’instar de David Adjaye, un architecte – designer mondialement connu d’origine ghanéenne, Karim Rashid, la super star du design d’origine anglo-canado-égyptienne, Jean Servais Somian, qui vient de Côte d’Ivoire. Ce qu’on voulait montrer c’est que chaque designer, par rapport à son vécu mais aussi à ses cultures multiples, produit des œuvres inédites, contemporaines qui laissent transparaître des sensibilités plurielles. Évidemment le continent africain possède de très nombreux et différents talents qu’il s’agissait de mettre en avant.

 

  • Vous employez souvent le terme de “militantisme”. Y-a-t-il une volonté politique qui tenterait de casser les stéréotypes d’anti-modernité artistique rattachés à l’Afrique ?

Mais ce militantisme que je pratique est, en un sens, “enfantin” car motivé par une envie simple qui est de partager une autre vision, un point de vue interne plus réjouissant que ce que les discours occidentaux dépeignent du continent. Mais ce militantisme est bien sûr politique et structuré. Il est temps de montrer que les designers africains ne sont pas des “amuseurs publics”. Nous savons créer pour le marché artistique et financier actuel en participant au développement économique et humain. Nous sommes certes passionnés, mais aussi aptes à des réalisations de story telling et à des réalisations concrètes qui contribuent pleinement aux besoins économiques en cours. En Afrique, nous n’avons pas eu de révolution industrielle mais nous pratiquons le design depuis des millénaires. Le design contemporain, qui vient du mouvement de Art et Craft consistant à produire des objets à partir de l’artisanat mais en grande série, propose une approche démocratique que nous avons toujours pratiqué. En tant qu’artistes africains, nous devons revendiquer cet héritage.

 

  • Vous naviguez entre monde artistique et monde institutionnel à travers le globe. Comment faire dialoguer la jeune génération d’artistes et les institutions tout en prenant en compte les évolutions des processus de création ? Aujourd’hui, les artistes sont conscients du fait qu’ils gèrent un business et sont connectés. Mais puisqu’ils le sont tous, avez-vous des conseils pour eux ?

Même les artistes les plus connus ont eu des difficultés et ce n’est jamais une honte de rencontrer des complications lorsque l’on choisit cette voie complexe qu’est celle de la création. Le fait de s’intégrer à une communauté et de se favoriser les uns les autres est essentiel et en même temps compliqué car cela rend l’accès à la notoriété plus long. Depuis que j’ai été repéré par l’Organisation Mondiale du Design en 2015 pour devenir membre du conseil d’administration élu par mérite de 2017 à 2019, j’ai acquis une vision encore plus large du design et me suis rendu compte que tous les professionnels militent pour le métier du design qui s’est à la fois globalisé et spécialisé. Le design n’est plus que industriel, il est global et rassembleur. Alors, le conseil que je peux donner aux jeunes qui désormais intègrent internet à leur quotidien de créateurs sans avoir toujours la capacité de s’exporter, c’est d’essayer de sensibiliser les gens directement autour d’eux, à la fois dans les secteurs politiques et artistiques. Militez pour votre cause au plus près de chez vous, c’est cette action de communication de proximité qui crédibilisera votre domaine et votre démarche artistique. Nos anciens ont travaillé par cercles de proches en se soutenant les uns les autres, ce qui a permis de faire émerger des courants et mouvements artistiques parfois incompris au moment de leur création. Il faut donc subtilement alterner entre une communication digitale distinctive et une communication locale qui favorise les réseaux et l’attachement géographique.